Histoire du MarathonPhidippidès, 490 avant JC…
Epreuve reine des jeux Olympiques modernes créés par Pierre de Coubertin, le marathon s'inspire de la légende du coureur grec Phidippidès. Son exploit reste célèbre ne correspond pourtant à aucune des disciplines sportives de l'Antiquité. Par Thibaut Rémusat, professeur d'anglais et marathonien à ses heures, Thibaut Rémusat a recherché l'historique de cette course mythique.
Phidippidès, 490 avant JC…
Symbole de l'athlétisme, la plus longue des courses des jeux Olympiques et aussi leur apothéose, puisqu'elle est l'épreuve de clôture, le marathon est la création des Jeux modernes et n'a jamais existé dans l'Antiquité. Les Grecs n'ont bien sûr disputé aucune épreuve sur route et la plus longue de leurs courses sur l'ancêtre des cendrées et du tartan actuels n'atteint que quatre kilomètres et demi environ. L'épreuve se court pieds nus dans du sable mou sur un stade entre deux poteaux. La notion de fair-play demeure assez vague: à chaque virage, chacun des coureurs est autorisé, et même encouragé, à tirer ou à pousser ses concurrents, à leur faire des croche- pieds ou même à les aveugler en leur envoyant du sable dans les yeux. Pourtant, les Grecs utilisent bien les services de coureurs professionnels, de messagers qui relient les villes par la route, véritables athlètes, maigres, secs, sobres et inépuisables. Mais justement les Grecs ne considèrent nullement ces hommes comme des athlètes, ne serait-ce que parce que leur morphologie ne correspond pas aux canons de la beauté classique. Au nombre de plusieurs centaines, ils souffrent dans l'anonymat le plus complet, homologues antiques de nos facteurs et privés des honneurs prodigués avec libéralité aux athlètes des stades.
Phidippidès, devenu pour tous LE coureur de marathon, fait partie de ces messagers, sans doute déjà capables de courir le moderne marathon en moins de trois heures. L'anecdote est connue: par un jour de l'été 490 avant notre ère, les Athéniens battent les Perses dans la plaine de Marathon, tuant 6400 ennemis et repoussant les survivants jusqu'à la mer. Phidippidès parcourt aussi vite qu'il le peut les 35 kilomètres qui séparent le champ de bataille d'Athènes, Epuisé, il s'écroule mort après avoir eu le temps de balbutier: "Salutations, nous sommes vainqueurs !
Pour superbe que soit l'histoire, Hérodote, qui par ailleurs, rapporte la bataille dans ses moindres détails, ne fait nulle part mention de cet épisode. Pourtant, il parle bien d'un certain Phidippidès, grand coureur, grand patriote, mais indigne pour les Grecs du titre d'athlète, qui aurait couru plus de 220 kilomètres en 48 heures pour demander des secours à Sparte. Il semble que cet oubli résulte d'une confusion entre la bataille de Marathon et un autre événement rapporté par Plutarque un demi-siècle plus tard. L'historien cite un messager du nom d'Euclès qui aurait réalisé le même exploit que Phidippidès et prononcé les mêmes paroles. Sans doute la légende est-elle née de la synthèse des deux anecdotes.Ce qui est certain, c'est que tout étudiant européen de la fin du XIXe siècle connaît Phidippidès et son sacrifice suprême, et l'idée d'un effort extrême couronné de gloire va dans le sens du patriotisme de l'époque.
Une course à longueur variable
Quand le baron Pierre de Coubertin décide en 1896 de faire renaître de leurs cendres les jeux Olympiques, son collègue de la Sorbonne, Michel Bréal, le persuade d'inclure dans le programme des Jeux une course de 35 kilomètres entre Marathon et Athènes, ville où, très logiquement, ils doivent se dérouler. La réaction est tout d'abord une levée de boucliers: comment peut-on même envisager une course qui a toutes les chances de se terminer de façon tragique pour les concurrents, si l'on en juge par le sort de l'infortuné Phidippidès? Réaction à peine surprenante si l'on se rappelle que quelques dizaines d'années auparavant, les Cassandre annonçaient la mort certaine des passagers des premiers chemins de fer dans les tunnels par étouffement ou par rupture du système circulatoire à une vitesse supérieure à 30 km. Pour calmer l'indignation, Bréal promet une coupe en or au vainqueur. Passées les premières craintes, presse et public, cocardiers, plébiscitent l'idée d'une épreuve cent pour cent grecque pour répondre à celles typiquement britanniques que sont les divers sauts.
Au XIXème siècle, il est admis qu'un seul marathon raccourcit la vie de l'athlète d'un nombre considérable d'années et qu'un deuxième ruine la santé de façon irréversible! L'histoire du marathon est jalonnée d'anecdotes, heureusement loin d'être toujours tragiques. C'est sans doute la seule course dont la distance est variable pendant longtemps. Il faut attendre les Jeux de Londres en 1908 pour que la distance soit fixée à 26 miles terrestres. La fantaisie va faire valoir ses droits: la course doit partir de la pelouse du château de Windsor pour faire plaisir aux enfants de la famille royale, qui veulent assister au départ des concurrents (une douzaine!). Mais on décide au dernier moment que l'arrivée doit se faire au White City Stadium, devant la loge royale où Edouard VII est présent. Du coup, la distance ne tombe plus juste. Le marathon sera pour toujours fixé à 26,385 miles, soit 42,195 km. Il n'y aura jamais non plus de champion de marathon puisque le parcours varie en difficulté selon les courses, avec plus ou moins de côtes, de plat et de descentes. Il n'y a que des vainqueurs de marathon.
Les premiers Jeux, en 1896 en Grèce, vont se terminer sans la moindre médaille hellénique. Il ne reste à courir que le marathon, toujours dernière épreuve, et l'honneur national est en jeu. Des hommes d'affaires fortunés et patriotes vont offrir au gagnant, s'il est grec, d'importantes sommes d'argent mais aussi des récompenses plus inattendues, comme celle d'être rasé tous les jours gratuitement toute sa vie durant. Dix-sept concurrents prennent le départ. Aucun n'a jamais disputé la distance. Les malheureux doivent se dépêtrer des démonstrations d'encouragement gênantes des spectateurs et, pour couronner le tout, l'armée grecque a dépêché un détachement de cavalerie qui précède les coureurs dans le but, qui part d'un bon sentiment, de les galvaniser. En réalité, les coureurs sont étouffés et aveuglés par la poussière. Le vainqueur sera bel et bien grec, un berger du nom de Spiridon Louys, avec un temps de 2h58min50s.
Le record de 1904 : 3h 28min 53 s.
Les Jeux de 1904, à Saint Louis, Missouri, ont aussi leur héros. Cette fois, il s'agit d'un facteur cubain, Félix Carjaval. Il est si pauvre qu'il mendie dans les rues de La Havane pour pouvoir payer la traversée vers les Etats-Unis. Une fois débarqué, il gagne Saint Louis en faisant du stop et surtout, en courant. Au départ, il n'a même pas de short, seulement ses vêtements de ville. Un coureur de l'équipe d'Irlande lui découpe ses pantalons au-dessus du genou avec des cisailles de jardinier. Il fait 35°C à l'ombre (mais il n'y a pas d'ombre) et l'humidité est terrible. Ces conditions ne semblent pas gêner Carjaval, qui court avec une aisance déconcertante. Il prend le temps de s'arrêter plusieurs fois pour bavarder avec les spectateurs, cueillir des pommes, accepter des fruits et même des coupes de champagne. Les fruits ont raison de sa résistance car à quelques kilomètres de la ligne d'arrivée, il endure d'affreuses crampes d'estomac qui l'obligent à ralentir et il finit quatrième. Le premier (3h 28min 53s) n'est pas non plus un exemple à suivre. C'est un Anglais de Birmingham,Tom Hicks, mais qui court pour les Etats-Unis. On lui fait des injections de strychnine, il mange des oeufs et boit plusieurs verres d'eau-de-vie pendant la course. Il faudra quatre médecins pour s'occuper de lui après l'arrivée. Seulement la moitié des partants finissent la course.
En 1908, aux Jeux de Londres, il fait aussi très chaud et humide. Le premier concurrent entre dans le stade pour son dernier tour, mais se met à chanceler et vaciller d'un côté à l'autre de la cendrée, avant de repartir dans la mauvaise direction. Les officiels le remettent dans le droit chemin, il s'écroule, apparemment victime d'un coup de chaleur. Par trois fois les officiels le remettent debout avant qu'il franchisse, le premier, la ligne d'arrivée. Mais le malheureux, un confiseur italien, Dorando Pietri, est disqualifié et la victoire va de nouveau à un Américain, John Hayes, qui attribue sa résistance à la chaleur aux années passées près du four de la boulangerie familiale. Pietri passe deux jours à l'hôpital mais oublie en partie son amertume lorsque la reine Alexandra lui fait remettre une coupe spéciale pour saluer son courage. Il fait encore une fois très chaud en 1912 aux Jeux de Stockholm. Il y a le nombre habituel d'abandons mais un Portugais, Kamed Lazaro, s'effondre. Deux jours après, il meurt à l'hôpital.
Zatopek vs Mimoun
Cette tragédie aura pour conséquence huit ans plus tard, aux Jeux d'Anvers, l'introduction dans le règlement d'un examen médical obligatoire, pour la première fois dans l'histoire des Jeux. Ces Jeux d'Anvers voient la fin de l'amateurisme. Hannes Kolehmainen, un Finlandais, gagne un marathon de... 42,8km en 2h32min35s. On est encore loin des 2h7min d'aujourd'hui, mais la performance laisse rêveur. L'Afrique fait son entrée en 1928 avec Mohammed el Ouafi, un Français d'Algérie qui gagne l'épreuve. Deux Japonais sont quatrième et sixième. En 1932, à Los Angeles, l'Argentin Juan Carlos Zabada fait 2h31 min. En 1936,à Berlin, c'est un Japonais, Kitei Son, qui passe sous la barre des 2h30min. On porte beaucoup d'attention aux chaussures de Son qui, à la japonaise, dégagent le gros orteil. Il aurait mieux valu en prêter à son entraînement, qui est celui d'un précurseur. D'ailleurs, les Japonais ne vont plus cesser de jouer un rôle majeur dans le marathon.
En 1952, un officier tchèque, Emile Zatopek. gagne à Helsinki le 5000m, le 10000m et le marathon, qu'il court pour la première fois et abaisse le record de six minutes. Et qui peut oublier le fameux marathon de 1956 à Melbourne, gagné par un très grand Français, Alain Mimoun en 2h 25min ? Pour son premier marathon. ce transfuge du 10000m, où il n'a pourtant fini que douzième, est résolument optimiste: depuis la veille, il est l'heureux père d'une petite Olympe, et son dossard porte le numéro 13. Il part décontracté, sachant qu'il n'a rien à perdre. Au kilomètre 18, il est parvenu avec six autres coureurs à distancer le favori, Emile Zatopek, et se sent pousser des ailes. Au kilomètre 30,il a le coup de barre. Tout va lui être bon pour rassembler les forces qui lui font défaut. Il s'insulte, pense à sa femme, il ne peut pas décevoir sa petite Olympe ni trahir la confiance de la France. La perspective de voir le drapeau français flotter en haut du mât le transfigure. Il ne va plus se retourner, donne tout ce qu'il a et, galvanisé, il entend les hurlements qui l'accueillent à l'entrée du stade comme dans un rêve. Admirable de sportivité, il va au bord de la piste pour applaudir les concurrents qu'il a dominés. Le plus bel hommage lui est rendu par le grand Zatopek, qui finit sixième. Mimoun aide le Tchèque, épuisé, à se relever et lui annonce qu'il a fini premier. Zatopek retire sa casquette, se fige dans un garde-à-vous impeccable et lui dit: "Je suis content pour toi". Ce sera pour Mimoun le plus beau des compliments.
Le dernier héros a malheureusement une triste destinée. Abebe Bikila, un militaire éthiopien membre de la garde impériale de l'empereur Haïlé Sélassié, gagne en 1960 à Rome en 2h l5min 16s. Il a fait la course pieds nus! A Tokyo. en 1964, il finit en 2h 12 min 11s, quelques jours après une opération de l'appendicite... Mais en 1969, un accident de voiture le laisse, cruelle ironie du sort, paraplégique. Il meurt quelques années plus tard d'une hémorragie cérébrale.
Du coté des femmes
De son côté, l'histoire de la course de fond féminine est particulièrement édifiante. En 1752, une course de 6 km est organisée à Londres. et l'événement attire une foule immense. Non par amour du sport mais parce que les promoteurs ont annoncé que les concurrentes courraient nues, pour renouer avec les traditions de la Grèce antique! Les sportives ayant refusé de se déshabiller, la course éveille beaucoup moins d'intérêt que prévu. L'expérience n'est pas renouvelée. Les seules courses auxquelles les femmes participent ont lieu au cours de festivités où elles courent pour des épreuves cocasses avec, par exemple, un oeuf dans une cuillère.
Il semble qu'une Grecque, Melpomène, ait couru le fameux marathon de 1896, en 4h30 min. En 1926, une Anglaise, Violet Percy, court la distance en un temps très respectable de 3h 40min 22s. En 1964, sa compatriote Dale Greg fait 3h27min et Mildred Sampson, une Néo-Zélandaise, 3hl9min. La misogynie dont vont être victimes les marathoniennes s'explique d'autant moins que les nageuses sont acceptées et acclamées. En course d'obstacles, Mildred "Babe" Didrickson et Francina "Fanny" Blankers-Koehn se couvrent de gloire aux Jeux de 1932 à 1948. Mais les esprits chagrins se déchaînent : aux Jeux d'Amsterdam, en 1928, l'Allemande Lina Radke gagne le 800 m et bat le record du monde du marathon en 2hl6min 8s. Elle conservera son titre bien plus longtemps qu'elle-même l'eût sans doute souhaité, trente-deux ans pour être précis, car après son exploit les femmes sont interdites de course de plus de 200m. Le London Daily Mail affirme que "de pareils tours de force d'endurance font vieillir les femmes prématurément". Quant au président du CIO,le comte de Ballet-La-tour, il souhaite éliminer purement et simplement les femmes des Jeux. C'est au marathon de Boston, interdit aux femmes, que la situation va évoluer. En 1966, Roberta "Bobbi" Louise Gibb, très jolie Californienne de vingt-trois ans, vêtue d'un maillot de bain une-pièce, du short de son frère et de chaussures neuves, se cache dans les buissons à quelques centaines de mètres du départ et se joint à la masse des coureurs en profitant de l'inattention générale. Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir essayé de faire les choses dans les règles. Elle a envoyé un formulaire d'inscription qui n'a jamais eu de réponse. Après 7km de course, des spectateurs s'aperçoivent de la supercherie et les encouragements vont crescendo à chaque carrefour. Elle finit en 3h 21 min 40s, mais officieusement puisque non-inscrite et sans dossard.
En 1967, toujours au marathon de Boston, on tombe dans le tragi-comique. Kathrine Switzer, une new-yorkaise, veut courir officiellement. Sa participation a des courses lui a valu les foudres des chrétiens fanatiques. Même son fiancé l'exhorte à cesser de courir. Docile, elle arrête... de sortir avec ce Tartuffe. A l'université de Syracuse, elle rencontre Amie Briggs, un coureur qui a fait 2h4lmin en 1956 et lui sert de coach. Il estime qu'une femme ne peut pas courir un marathon, mais il accepte de l'entraîner si elle lui prouve qu'elle en est capable. Il s'incline quand elle atteint 45km. Kathrine Switzer s'inscrit en ne mettant que "K" dans la case du prénom. Briggs et Tom Miller, lanceur de marteau et nouveau petit ami de Kathrine Switzer, courent avec elle. Les organisateurs de la course, Will Cloney et John Semple, tentent par la force d'arracher le dossard de la coureuse. Echange d'insultes et d'horions entre Cloney et Semple d'un côté, Briggs et Miller de l'autre. Ce dernier étend Semple pour le compte. Du jour au lendemain, Switzer, qui n'a même pas été chronométrée, devient une vedette aux Etats-Unis. Elle qui n'avait, comme Roberta Gibb, participé au marathon que par goût du sport, devient du même coup une ardente féministe et veut que les autres femmes bénéficient de sa notoriété. Elle donnera l'exemple en courant huit fois Boston. En 1969, les femmes entrent enfin au marathon de Boston.
Le premier marathon féminin a lieu à Waldniel, en Allemagne de l'Ouest en 1974. Il est gagné par une Allemande, Liane Winter. En 1979, la Norvégienne Grete Waitz arrive 69e du marathon de New York, avec le temps record de 2h 27min 33s. En 1984, les femmes courent leur premier marathon à Los Angeles.
Des marathons à 30000 participants
En 1970, c'est le marathon de New York. On recense 126 partants. Vingt ans plus tard, ils seront 30000. Des sous-préfectures aux capitales comme Amsterdam, Barcelone, Berlin, Londres, Madrid ou Paris, chaque année des centaines de marathons se disputent partout dans le monde. Peu importe de finir en un peu plus de 2 heures ou en près de 6 heures, la souffrance n'a d'égale que la joie de terminer et de faire partie des marathoniens, tant il est vrai qu'il y a les marathoniens et qu'il y a les autres. |